Ombres et Lumières

À force de prêter des couleurs à leurs vies,
De tisser des décors aux éclats infinis,
J’ai semé la beauté sur des écrans de verre,
Oubliant qu'ici-bas, la mémoire est éphémère.

Mes mains ont dessiné des havres de douceur,
Offrant du bout des doigts un peu de mon ardeur.
Mais sitôt achevé le travail et l'ouvrage,
Les sourires ont fuis, s'effaçant au virage.

L'ingratitude a le pas discret et léger,
Elle oublie en un jour ce qu'on a mis des mois à créer.
Pourtant, que valent-ils, ces décors sans âme ni éclat,
Si ceux qui les portent oublient d'où venait le pas ?

Qu'importe le silence et les portes qu'on referme,
L'art que l'on a donné reste une valeur ferme.
Ceux qui prennent sans voir ne brilleront qu'un temps,
Car la vraie créativité renaît toujours avec le vent.
Sylviane


07/09/2024

À Madame ***

Kit 19


Kit 19


À Madame ***

Madame, croyez-moi ; bien qu’une autre patrie
Vous ait ravie à ceux qui vous ont tant chérie,
Allez, consolez-vous, ne pleurez point ainsi ;
Votre corps est là-bas, mais votre âme est ici :
C’est la moindre moitié que l’exil nous a prise ;
La tige s’est rompue au souffle de la brise ;
Mais l’ouragan jaloux, qui ternit sa splendeur,
Jeta la fleur au vent et nous laissa l’odeur.
A moins, à moins pourtant que dans cette retraite
Vous n’ayez apporté quelque peine secrète.
Et que là, comme ici, quelque ennui voyageur
Se cramponne à votre âme, inflexible et rongeur :
Car bien souvent, un mot, un geste involontaire.
Des maux que vous souffrez a trahi le mystère,
Et j’ai vu sous ces pleurs et cet abattement
La blessure d’un cœur qui saigne longuement.
Vous avez épuisé tout ce que la nature
A permis de bonheur à l’humble créature,
Et votre pauvre cœur, lentement consumé,
S’est fait vieux en un jour, pour avoir trop aimé :
Vous seule, n’est-ce pas, vous êtes demeurée
Fidèle à cet amour que deux avaient juré.
Et seule, jusqu’au bout, avez pieusement
Accompli votre part de ce double serment.
Consolez-vous encor ; car vous avez. Madame,
Achevé saintement votre rôle de femme ;
Vous avez ici-bas rempli la mission
Faite à l’être créé par la création.
Aimer, et puis souffrir, voilà toute la vie :
Dieu vous donna longtemps des jours dignes d’envie
Aujourd’hui, c’est la loi. vous payez chèrement
Par des larmes sans fin ce bonheur d’un moment.
Certes, tant de chagrins, et tant de nuits passées
A couver tristement de lugubres pensées.
Tant et de si longs pleurs n’ont pas si bien éteint
Les éclairs de vos yeux et pâli votre teint.
Que mainte ambition ne se fût contentée,
Madame, de la part qui vous en est restée.
Et que plus d’un encore n’y laissât sa raison.
Ainsi qu’aux églantiers l’agneau fait sa toison.
Mais votre âme est plus haute, et ne s’arrange guère
Des consolations d’un bonheur si vulgaire ;
Madame, ce n’est point un vase où, tour à tour,
Chacun puisse étancher la soif de son amour ;
Mais Dieu la fit semblable à la coupe choisie,
Dans les plus purs cristaux des rochers de l’Asie,
Où l’on verse au sultan le Chypre et le Xérès,
Qui ne sert qu’une fois, et qui se brise après.
Gardez-la donc toujours cette triste pensée
D’un amour méconnu et d’une âme froissée :
Que le prêtre debout, sur l’autel aboli,
Reste fidèle au Dieu dont il était rempli ;
Que le temple désert, aux vitraux de l’enceinte
Garde un dernier rayon de l’auréole sainte.
Et que l’encensoir d’or ne cesse d’exhaler
Le parfum d’un encens qui cessa de brûler !
Il n’est si triste nuit qu’au crêpe de son voile
Dieu ne fasse parfois luire une blanche étoile,
Et le ciel mit au fond des amours malheureux
Certains bonheurs cachés qu’il a gardés pour eux.
Supportez donc vos maux, car plus d’un les envie ;
Car, moi qui parle, au prix du repos de ma vie.
Au prix de tout mon sang. Madame, je voudrais
Les éprouver un jour, quitte à mourir après.

Félix Arvers, Mes heures perdues, 1833

 

Sylvie Erwan 

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